La naissance du village de Corin remonterait au début du XIIe siècle et son nom de baptême aurait été importé d’Orient par des seigneurs de Granges revenant des croisades.

Le premier document y mentionnant la vigne est un parchemin daté d'avant 1131, ce qui démontre la très longue tradition viticole des habitants de coin de terre. L’économie exclusivement agricole était étagée sur trois niveaux : celui de la vigne, celui des prairies et celui des alpages. C’est ainsi qu’au cœur du vignoble est né Corin.
     
   
    Petite histoire de la vigne
sur la commune de Montana
par Pascal Rey
Pascal Rey                
   
       
   

Le vignoble de la commune de Montana existe assurément depuis près de neuf cent ans et est certainement encore plus ancien.

Dans ses recherches, M Hugues F.-J Rey, archiviste communal, relève que Corin est le plus ancien lieu de la commune de Montana répertorié dans un document écrit. Le Chapitre de Sion y détient une vigne qu’il mentionne dans un inventaire qui daterait du XIe ou du début du XIIe siècle, avant 1131. Cette propriété est mentionnée comme suit : Et in Corens, unam vineam.

D’autres actes citent Corin et des propriétaires de vigne relativement éloignés de notre commune, ce qui laisse penser que devaient s’y trouver des parchets que ne connaissaient pas toutes les régions viticoles actuelles. Ainsi un acte de 1243 relève-t-il la cession d’une vigne à Coreins lors d’un échange intervenant entre Frère Jacques, recteur de la maison hospitalière de Salquenen et Guillaume, seigneur d’Anniviers.

Une récente étude publiée par Mme Chantal Ammann-Doubliez a porté sur un registre de chancellerie de 1313 dit d’Anniviers et de Vercorin de par la prévalence de mentions concernant les ressortissants de ces contrées dans les actes qu’il contient ; ce sont en fait les copies des originaux qui étaient délivrés aux différentes parties par les notaires ; le Chapitre les recopiait et en devenait dès lors dépositaire, comme le fait aujourd’hui le registre foncier.

     
                                                     
             
           

In nomine domini amen Anno (…) millesiom ccc septuagesimo secondo (1372) (…) Johanes Beverodi de Dyogny d’une part et Françoise femme de Jacquet Franchoz de Lausanne (…)

 

Il est à relever qu’un acte étudié en particulier dans cette étude nomme trois cépages, soit l’humagne, la rèze et un cépage rouge. De ce registre ont été extraits quelque quatre-vingt actes relatifs à la vignes, soit des ventes, des achats ou des mises en location.
Cette analyse relève dans ses conclusions que la région de Noës, Corin et Valençon était déjà à la fin du XIIIe siècle riche en vignes.

Il est intéressant de relever que les unités permettant de mesurer les surfaces au début du XIIIe siècle étaient la fossorée soit la surface qu’un homme pouvait travailler en une journée avec un fossoir ou le peur, surface qu’un homme pouvait dans la même journée tailler avec les outils de l’époque.
Ces vignes appartenaient à des propriétaires locaux mais également à des ressortissants de la plaine et du Val d’Anniviers, voire comme dans l’exemple suivant, mentionne même des lausannois.

                                           
             

(…) petiam vinea sitam ey coreyn juxta …

En 1380, Perrod Regis de Lens teste en faveur de la Confrérie du Saint-Esprit à qui il lègue une rente d’un demi setier de vin avec hypothèque sur une vigne située à Silin (Chelin).
                                             
               

1380 Testament de Perrod Regis, soit Pierre Rey

               

Ainsi parmi les 83 actes répertoriés se trouvent 14 mentions relatives à Corin et un grand nombre qui pourraient également s’y rapporter et qui mentionnent soit Banc, Champzabé ou Noës dont les territoires sont voisins.
Quatre mentions citent le Marcuirion ou le creux du Marcuiron, deux au ban de Corin et une mention de Malachéla alors que d’autres citent Corin sans plus de précision.

                                             
    La limite entre les communes de Montana et de Randogne se trouve à une dizaine de mètres à l’ouest de ce virage situé à la bifurcation de la route des vignes reliant les hameaux de Corin d’en Haut et de Loc. Cette limite de juridiction entre les Paroisse de Lens et de St Maurice de Lacques trouve certainement son fondement dans l’ancien torrent Marcon, cours d’eau aujourd’hui disparu qui marquait la limite territoriale entre ces deux communautés soumises aux plans temporel et spirituel à deux autorités distinctes.    
Cette limite existait probablement dans un passé plus ancien entre les Paroisses de Granges et de Saint Maurice de Lacques comme l’atteste une ancienne limite placée au rond-point de la route allant de Sierre à Noës.
Le torrent de Marcon dont il sera question dans un chapitre suivant s’écoulait probablement dans le creux ci-dessus avant de poursuivre son cours dans la dépression creusée en direction de Sierre ci-contre. Ce torrent connaissait un parcours souterrain qui l’emmenait de la Gauche dans un emposieu utilisé encore au début du XXe siècle pour renforcer le bisse de la Toachière en déviant le Grand Torrent.

           
                                             
       
    Le Marcuiron entre Sierre et Corin, traversé par l’ancienne route de Corin    
                                             
 

Des vignes soumises à la dîme…

Les vignes sont soumises durant des siècles à des redevances en nature, soit la dîme, que les propriétaires doivent verser au bénéfices des paroisses et églises qui les ont reçues des familles seigneuriales et parfois tout ou parties revendues à des familles aisées qui en deviennent dès lors les bénéficiaires.

En 1637, François Rey est Procureur de l’église de Lens. Il donne son consentement au prieur de Lens, Claude Quiriodus, qui reconnaît tenir en fief des bourgeois de Sion des biens autrefois reconnus aux de Rarogne et de Platea soit : deux parts du tiers de toute la dîme qui se perçoit à Lens, Icogne et Chermignon, un tiers du tiers de la dîme qui se perçoit dans ces mêmes lieux sur les naissants, le vin, les pois, les fèves et les raves. Pour ce fief, le prieur doit à la bourgeoisie de Sion un cens de 42 fichelins de blé, soit 21 de seigle et 21 d’orge, 2 fichelins de froment et 3 autres fichelins de froment.

Cette perception est très ancienne comme le précise également Hugues Rey :
Ainsi à la fin du XIIIe siècle, les vignes du Marcuiron, Coutellèt et Sur l’Ormeau sont soumises à la petite dîme, dite de Saint-Pierre, en faveur du prieuré de Lens ; les autres parchets de Corin et de Champzabé relèvent de la grande dîme du vin, appelée grande tîne, que se partagent le seigneur de Granges, l’église de ce bourg et la paroisse de Lens.

Mais, la Paroisse de Lacques se partage le territoire montanais avec celle de Saint-Pierre-aux-Liens de Lens. Elle s’étend à Montana au levant du torrent passant devant l’église actuelle et voit ses droits s’étendre également à Corin où, en 1323, le curé Jacques remet en fief deux vignes à Jean de Coniour. Un registre du notaire Jean de Freneto de 1435 cite d’ailleurs un habitant de Montana en rattachant ce village à la paroisse de Lacques comme le prouve l’illustration suivante :

                 
Qu’il soit connu de tous que Pierre fils de Jacques Burdo de Montana, paroisse de Lacques en son nom et…
Un long procès verra le curé de St Maurice de Lacques se battre pour récupérer les droits de sa Paroisse sur le village de Montana qui s’est dès le XVIe siècle orienté vers la Paroisse de Saint Pierre aux liens avec qui les contacts sociaux étaient plus importants, ne serait-ce que pour l’approvisionnement en eau par les divers bisses naissant dans l’Ertense. Les droits de Lacques sur les terres de Corin seront encore attestés en 1573 comme l’extrait suivant d’un livre de reconnaissance de cette paroisse l’illustre.  
                       

Reconnaissance de Pernette, fille de Pierre Crettol de Montana dont le nom est associé à la maison présentée ci-après. Il agit au nom de sa fille épouse de Martin Borcard pour reconnaître que celle-ci doit s’acquitter chaque année d’un payement en nature ou en argent au bénéfice de la Paroisse de Lacques.

Le droit de garde

En plus de ces dîmes un droit supplémentaire est perçu selon les parchets, soit le droit de garde comme le définit Hugues Rey :

Cette redevance grève le vignoble. Généralement rétribués en vin, ses bénéficiaires sont chargés de dénoncer les vols, fornications, adultères et autres délits, ainsi que toute présence d’animaux aux propriétaires des vignes qui en sont grevées. Si, à l’origine, ce droit correspond sans doute au paiement d’un service rendu, il devient peu à peu héréditaire et, pour les titulaires, la source de bénéfices appréciés, déduction faite des frais de gardiennage. Moins fractionné que la dîme, il peut aussi être albergé.

A Corin, la garde concerne les vignes situées entre le torrent Marcon qui s’écoulait au levant du hameau de Corin d’en Haut et le torrent de Coutellet. Elle fut longtemps détenue par la famille Crettol qui la céda à la commune de Montana moyennant payement d’une forte somme et de la non-soumission à dite taxe de leurs propriétés.

En 1692, la commune de Montana représentée entre autres par Pierre Rey achète au Grand Procureur Antoine Crettol, fils de Thomas et à sa sœur Marie, épouse de Jean Mabillard, pour le prix de 310 livres, les deux tiers de la garde de Corin en leur possession. Toutefois, les vignes du vendeur et de sa sœur seront exemptées du payement des droits de garde.

Cet Antoine Crettol connut une fin tragique comme le précise l’extrait du registre des décès de la Paroisse de Lens suivant :

Il est notoire à tous que la mort subite d’Antoine Crettol qui s’est trouvé dans son pressoir à Corin, mort autant qu’il m’est venu en connaissance et que j’aie été informé, n’est arrivé par aucun accident violent, mais par une défaillance, et un peu de négligence de sa femme et de ses enfants, qui n’ont pas eu soin de le retirer de bonne heure de Corin et de le ramener à Montana. Ainsi, que personne doit attribuer sinistrement sa mort à aucune violence ni que l’on doive à l’avenir attribuer de reproche à ses héritiers et parents, ni que cela puisse leur faire aucun tort à leur réputation à l’avenir à toute la postérité. En foi de quoi, je me suis signé le 20 septembre 1700 A. Courten grand Châtelain moderne.      
Registre des décès de la paroisse de Lens
 
   

L’ouvrage Valais naguère paru en 1971 présente une photo de ce qui fut probablement le décor de ce fait tragique d’il y a plus de 3 siècles.

Lors de la rénovation de cette maison, une poutre gravée a été retrouvée et précise que la maison a été bâtie ou restaurée en 1547 par Pierre Crettol, arrière-grand-père d’Antoine.

   
Maion de Pierre Crettol (~1550-~1620) Châtelain de Lens et arrière grand-père d’Antoine retrouvé en 1700 mort dans son pressoir. A l’origine cette maison devait avoir l’apparence de la maison bourgeoisiale d’Itemmo ou de celle de Montana selon le gabarit ajouté. La maison au couchant date de 1742 et la partie mitoyenne datera probablement du XIXème siècle.
                                           
Ces diverses dîmes seront rachetées à la fin du XIXe siècle sur décision du Grand Conseil qui, par la loi du 2 juin 1852, impose le rachat des fiefs, dîmes et autres redevances dans les dix ans. Il faudra bien plus de temps pour que ces tractations aboutissent et que les prix soient fixés, négociés et payés par les divers propriétaires aux divers ayant-droits qui bénéficiaient encore de droits issus de la féodalité.
 
  Fourneau en pierre ollaire1618 T(homas) C(rettol) F(ieri) E(gregi) M(inistralis) J(ustice)
Les travaux de la vigne par les familles transhumantes au XXème siècle

Mme Julie Rey, institutrice et archiviste communale a rédigé une Notice sur la commune de Montana en 1981. De celle-ci sont tirés les témoignages suivants qui relatent avec tendresse la vie d’autrefois et en particulier les extraits choisis relatifs aux travaux de la vigne.

« Faut-il appeler migrants les Montanais de l’époque ? Ce qui est certain c’est qu’ils pratiquaient quatre déménagements par année. Au début février, avec leur gros et leur petit bétail, avec aussi tous les ustensiles transportables, ils quittaient les neiges du village sis à 1234 m. d’altitude pour descendre à Corin où le premier printemps pointe déjà au bout des rameaux.

La vigne est là qui attend la taille et la « versane ». Bientôt tous les paysans vignerons – et c’est tout le monde – seront au travail car le temps presse, les bourgeons éclatent. A la grange, le foin diminue de jour en jour, dans la première quinzaine d’avril, il n’en reste plus, il faut remonter à Montana et l’on est bien content. (…) Tout l’été, ils parcourront à pied la distance de Montana à Corin pour travailler la vigne, arroser les prés et rentrer les foins ; plus d’une heure de marche par des raidillons pierreux car le « grand chemin » a trop de lacets et prend trop de temps. Les femmes et les enfants, dans la mesure du possible, suivent le chef de famille ; ils ne sont d’ailleurs pas les moins adroits pour attacher la vigne. (…)

En automne, le travail est le plus important, c’est la vendange. Sauf les personnes âgées et les enfants gardiens des troupeaux, tout le monde prend le chemin de Corin pour aller cueillir le muscat, le rouge du pays et le fendant, rare à l’époque. Le cépage qui domine c’est la rèze, encavée dans la bonne cave de la famille, elle donnera un vin sec et dur qui rend les hommes nerveux, irascibles. Quant aux femmes, n’en parlons pas. La plupart ont bien trop peur de leur seigneur et maître.

En automne, le travail est le plus important, c’est la vendange. Sauf les personnes âgées et les enfants gardiens des troupeaux, tout le monde prend le chemin de Corin pour aller cueillir le muscat, le rouge du pays et le fendant, rare à l’époque. Le cépage qui domine c’est la rèze, encavée dans la bonne cave de la famille, elle donnera un vin sec et dur qui rend les hommes nerveux, irascibles. Quant aux femmes, n’en parlons pas. La plupart ont bien trop peur de leur seigneur et maître.

Les vendanges se font à la seille et à la brante, récipient en bois, contenant 45 litres que l’on porte sur le dos. Je les vois encore ces rudes vignerons escaladant les murs ou gravissant les pentes raides et caillouteuses. Le pas est lourd, le dos courbé, la tête penchée en avant. C’est tout le poids de leur travail acharné qu’ils transportent ainsi, le souffle court mais le cœur content ; c’est l’argent de toute l’année pour aider la famille à vivre et à acheter parfois un « biscôme » pour les petits. Les caves coopératives n’étaient pas encore nées, la vendange non utilisée par la famille, est confiée à des courtiers qui iront la vendre à Sierre ou à Sion à des marchands de vins en gros. Les vendanges sont l’occasion de précieuses retrouvailles. Les jeunes partis en ville comme employés d’hôtel reviennent pour un ou deux jours. A midi assis autour d’un bon feu de ceps et de sarments on savoure une bonne raclette qui donnera des forces pour continuer la journée harassante parfois. La vendange est souvent peu payée ; en 1932 son prix est descendu jusqu’à 9.- la brante. (…) Mais c’est le temps de la liberté. Les vendanges ne sont pas encore soumises à la réglementation actuelle, on les fera durer le plus longtemps possible, pour son plaisir, avant de remonter à Montana pour l’arrachage des pommes de terre, la récolte des légumes d’hiver, la coupe du bois d’affouage et la boucherie.

Et le vignoble au XXIe siècle ?

Le vignoble montanais est certainement plus que jamais à une période charnière de son existence. Deux générations d’ouvriers-vignerons se sont aujourd’hui succédées pour maintenir, développer et transmettre le patrimoine viticole montanais. Ces deux générations nées pour l’une du développement de l’industrie métallurgique au début du XXe siècle et pour l’autre du développement de la construction dans le cadre du développement touristique ont assuré l’entretien et la production de vendanges sans cesse améliorées par de nouveaux traitements plus respectueux de l’environnement et par des sélections de cépages en adéquation avec les sols qui les accueillent. Toutefois, la transmission de ces parchets parfois difficiles d’accès à la génération suivante suscite de nombreuses interrogations de par le manque de connaissances et de volonté de leurs futurs propriétaires qui ne connaissent souvent des travaux des vignes que les vendanges. L’émergence sur notre commune de jeunes professionnels reprenant des domaines et des caves familiales est gage de maintien de la qualité de produits qui pourront s’appuyer sur ces siècles de viticultures. Mais ces jeunes encaveurs ne pourront toutefois pas reprendre à leur compte les hectares de parchets montanais à la rentabilité parfois des plus faibles.

Puissent ces parchets nés de siècles de travail laborieux trouver encore des amoureux de la terre aptes et motivés à les travailler.

Pascal Rey, mars 2009